Sunnites et chiites : comprendre la fracture
Par Pierre-Yves Lusardy — D’après son livre Les Sables mouvants du Proche et Moyen-Orient.
La fracture entre sunnites et chiites est souvent présentée en Occident comme une simple opposition théologique, une querelle interne à l’islam figée depuis quatorze siècles. Cette lecture est réductrice : pour comprendre cette division, il faut considérer à la fois ses origines, les siècles de coexistence et les usages politiques qui en ont été faits.
Une succession à l’origine de la division
À la mort du prophète Muhammad, en 632, la communauté musulmane se trouve confrontée à la question de sa succession. Qui doit la diriger, et sur quelle légitimité ?
Abou Bakr, compagnon et beau-père du Prophète, devient le premier calife. Ceux dont les héritiers formeront le courant chiite défendent la légitimité d’Ali, cousin et gendre de Muhammad. Le désaccord porte donc d’abord sur la direction de la communauté. Au fil du temps, il s’accompagne de différences doctrinales et de conceptions distinctes de l’autorité religieuse.
Dans le chiisme, particulièrement dans sa branche duodécimaine, les imams issus de la famille du Prophète occupent une place spirituelle centrale. Dans le sunnisme, l’autorité religieuse repose sur les textes, leur interprétation et les savants, sans institution cléricale unique. Les deux traditions partagent le Coran et l’héritage du Prophète, mais diffèrent dans leurs façons de transmettre et d’interpréter cet héritage.
Hussein et Kerbala : une mémoire toujours vivante
En 680, Hussein, fils d’Ali et petit-fils du Prophète, est tué à Kerbala, dans l’actuel Irak, par les forces du calife omeyyade Yazid. Son martyre devient, dans la tradition chiite, un symbole majeur de résistance à l’injustice, commémoré chaque année lors de l’Achoura. Kerbala s’impose comme un haut lieu de pèlerinage et de mémoire.
Plus de treize siècles après, pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, le pouvoir iranien mobilise cette mémoire pour exalter le courage et le sacrifice des combattants. Leur lutte est présentée comme un prolongement de celle de Hussein. Kerbala occupe ainsi une place essentielle dans l’imaginaire de guerre iranien, comme référence spirituelle et symbole de mobilisation.
Des siècles de coexistence
Cette division n’a pas empêché les communautés de vivre ensemble. Dans les villes de l’Irak abbasside, les campagnes persanes ou les montagnes du Liban, sunnites et chiites ont partagé des langues, des marchés et des traditions locales.
Les mariages mixtes n’étaient pas rares. Les pèlerinages se croisaient. Les échanges commerciaux se poursuivaient. La coexistence fut réelle, parfois paisible, souvent pragmatique, même si elle connut aussi des périodes de tensions et de violences.
Une fracture ravivée par les pouvoirs
Avec le temps, cette division est aussi devenue un instrument de pouvoir : une façon de désigner des appartenances, de mobiliser, de diviser ou de gouverner.
Son poids varie selon les périodes, les intérêts des États et les stratégies des régimes. Elle intervient dans plusieurs conflits contemporains, sans suffire à les expliquer. Les rivalités territoriales, les ambitions régionales et les rapports de force politiques comptent tout autant.
Comprendre le Moyen-Orient suppose donc de prendre cette fracture au sérieux, sans en faire une explication universelle. Les États modernes ont souvent ravivé et instrumentalisé une division dont l’histoire comporte aussi de longues périodes de vie commune.